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Le Zouk des années 90

Écrit par sur 26/05/2016

Après les années quatre-vingt au cours desquelles la société antillaise s’est fait connaître bon gré mal gré à travers le zouk et le discours de ses musiciens sur l’antillanité, cette même société en vient à accepter et assumer ce à quoi on l’associe. 

Dans ce nouveau contexte, le zouk ne prend pas une, mais plusieurs nouvelles orientations. Pour mieux comprendre les multiples tendances du zouk depuis 1990, il nous faut décrire brièvement le nouveau « paysage sonore » dans lesquelles elles se manifestent. Alors que durant la deuxième moitié des années quatre-vingt le zouk était incontestablement la musique qui dominait les ondes radiophoniques, en quatre-vingt-dix le zouk se retrouve côte à côte avec les musiques soul et la musique qu’on appelle aux Antilles « funk » (c’est-à-dire, une musique à la James Brown, que caractérise généralement une basse très rythmée et percutante). À ceci vient s’ajouter la musique de carnaval guadeloupéenne, plus précisément, la musique du groupe Akiyo qui prend de plus en plus d’importance, tant dans les boîtes de nuit que comme simple musique d’écoute en spectacle ou à la radio. Ce nouveau positionnement ou déclassement du zouk par rapport à d’autres musiques est perçu par certains comme confirmation d’une saturation, et par d’autres comme signe d’une période de gestation du zouk. L’avenir seul nous dira qui avait raison.

Le zouk, musicalement parlant, ne se pense plus comme avant. Les musiciens guadeloupéens ont deux nouvelles préoccupations : faire de la musique en direct et produire des chansons à message. Que ces nouvelles préoccupations soient ou non le résultat de la concurrence des musiques telles le Ragga muffin ou la musique carnaval, le zouk, tant sur le plan de l’orchestration, des arrangements, des effets sonores, des jeux rythmiques que des parties de chœur, est conçu en vue d’être joué un jour sur scène. Dans cette optique, plusieurs aspects de la production musicale sont (re)pris en considération et à l’occasion complètement repensés. La formation de groupe reprend de l’importance. On cherche de plus en plus à trouver des sections de cuivre sur place et à privilégier une production entièrement locale. La qualité du son, l’originalité des timbres, l’emploi de mélodies variées, l’inclusion de parties instrumentales en solo font partie des objectifs de plusieurs nouveaux groupes et chanteurs. D’autre part, le choix et la qualité des textes semblent devenir une préoccupation de plus en plus constante chez grand nombre de chanteurs, si l’on se fie aux nombreuses interviews publiées dans différents magazines au cours de deux dernières années.

Le public devient plus sélectif dans son choix de musique et, en particulier, dans son choix de zouk de nos jours. Le choix parmi les différentes tendances zouk est en fait considérable, compte tenu du nombre d’influences musicales et des différentes philosophies représentées dans cette même catégorie de musique. Depuis 1990, on peut en effet entendre du zouk-Ragga, du zouk-compas, et du zouk-funk, pour n’en nommer que quelques-uns ; à travers ces différents zouk, on entend certes beaucoup parler d’amour, mais aussi, de plus en plus, de problèmes sociaux et même de religion. Le Zouk est devenu une musique de base utilisée pour toutes les formes d’expression et que l’on juge des plus appropriées pour exprimer la complexité antillaise.

Le zouk des années quatre-vingt-dix n’a pas eu l’effet spectaculaire de celui des années quatre-vingt, mais la réflexion de plusieurs personnes interviewées en mai dernier sur les récentes activités liées au zouk dénote, à la surprise de plusieurs, une série de changements importants. Sur le plan social, l’importance du zouk comme valeur marchande et artistique incite plusieurs organisations et individus à créer un nombre étonnant de concours pour dépister de nouveaux talents. Un jeune chanteur peut ainsi s’inscrire non seulement au nouveau concours du «Meilleur Chanteur de Zouk Antillais», mais aussi à «Challenge Moradisc», aux « Variétés Jeunesse », à la «La Course aux Talents», et aux « Mercredi de Première Chance». Comme le volume de production de disques continue à être extrêmement important, plusieurs associations, telles Gest’Art, formées de groupes de partenaires du spectacle et de responsables culurels «[visent] à répondre au souci de nombreux artistes [qui désirent] bâtir une véritable carrière professionnelle»

Au niveau international, ceci se concrétise par son influence croissante sur divers milieux musicaux. Un nombre impressionnant d’enregistrements zouk (ou d’influences zouk) par plusieurs artistes étrangers existe maintenant sur le marché, parmi lesquels Ada Katch de Saint-Martin, Shades of Black de Trinidad, Angélina Tezanou du Cameroun, Anthony, « le zoukeur blanc » de la France, et des noms aussi prestigieux que ceux de Miles Davis et de Georges Benson des États-Unis.Un des faits les plus remarquables de cette production est qu’elle confirme non seulement l’adoption d’un rythme de danse mais aussi la reconnaissance d’une langue. Comme le remarque Eric Virgal, un chanteur martiniquais des plus connus pour ses zouk love : «Tu te rends compte, on m’écrit d’Afrique en Créole, au Danemark on chante en Créole». Le fait que beaucoup d’artistes étrangers aient décider d’apprendre le créole pour chanter du zouk (comme c’est le cas, par exemple, d’Angélina Tezanou du Cameroun et d’Anthony, « le zoukeur blanc » de la France) confirme par ailleurs qu’on reconnaît maintenant l’expression unique de cette langue, partout dans le monde.

Localement, le zouk fait maintenant partie du répertoire caractéristique de la Guadeloupe. La question n’est plus d’évaluer son potentiel, mais de le voir évoluer. C’est précisément en raison de cette préoccupation que la prolifération continue du zouk des années quatre-vingt-dix donne lieu à une nouvelle littérature : la rubrique musicale dans plusieurs magazines locaux. Cette rubrique musicale, bien qu’associée à quelques noms de journalistes seulement, a suscité un tel intérêt qu’on la rend responsable de la montée ou de la chute des ventes de certains hebdomadaires. Au-delà du simple reportage, elle crée de nouvelles habitudes qui permettent enfin de jeter sur papier un regard critique sur l’industrie de la musique et sur la production locale en particulier.

Le rôle crucial que la femme a joué et continue de jouer dans le succès du zouk est un fait maintenant tenu pour acquis, et qui a sans aucun doute rendu possible sa participation dans des pratiques musicales jusqu’alors associées uniquement aux hommes, en particulier celles à base de battements de tambour. C’est en tout cas ce que semble prouver « Le Premier Léwoz des Femmes », organisé le 16 avril 1993, à Jabrun Baie Mahault…

Sur le plan économique, le zouk des années quatre-vingt-dix continue de représenter le tremplin par lequel la plupart des musiciens peuvent espérer pénétrer le marché international. Sa valeur marchande reste extrêmement importante, compte tenu des multiples activités qu’elle continue de générer et des sommes d’argent considérables qu’elle aide à faire circuler, tant dans les studios d’enregistrements que pour des nouvelles productions de vidéo-clips, les play-back, les droits d’auteur, les concerts et leur organisation.

Après plus d’une douzaine d’années d’existence, les retombées du zouk qui se font le plus sentir sont peut-être d’ordre politique. La syndicalisation d’un nombre croissant de musiciens, la mise en application de mesures de protection pour assurer le respect de certaines normes tant financières que légales, ainsi que le processus politique qui consiste non seulement à faire des discours politiques sur la culture et le développement, mais aussi d’organiser des symposiums réunissant les représentants de l’industrie de la musique afin de débattre de la question sont tous des éléments qui attestent que l’on reconnaît maintenant, plus que jamais, l’importance de concevoir la musique en tant que force motrice et en tant que pouvoir, autant dans les domaines sociaux, culturels et musicaux, qu’économiques et politiques.

La question est de savoir si, après avoir servi comme tremplin d’ouverture, de carte de visite, de symbole d’antillanité, de créolité et de modernité et avoir été utilisée en tant que valeur marchande et politique, cette musique continuera à refléter et en même temps transformer les différents lieux où elle est produite et les individus qu’elle rejoint ? L’avenir du zouk reste incertain…

Extrait de : « Musique et développement : le rôle du Zouk en Guadeloupe » … De : Jocelyne Guilbaut


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